ALCIBIADE


ALCIBIADE
ALCIBIADE

La vie d’Alcibiade, à la fin du Ve siècle avant J.-C., coïncide, à Athènes, avec une période de transformations profondes où l’esprit civique et les traditions cèdent devant les progrès de l’individualisme et de la critique. Alcibiade appartient déjà au IVe siècle; c’est un personnage politique hors série, un «héros» au sens moderne du terme. L’ambiguïté de son comportement, l’obscurité de ses intentions, les divergences des historiens sur ses actes et sur leur interprétation, le rendent difficile à juger. L’ambition semble avoir été son seul guide; il lui a sacrifié son honneur et les intérêts de l’État. Aurait-il pu sauver Athènes? En fait, il a contribué à l’affaiblir.

L’homme

Alcibiade, né en 450 avant J.-C., se rattache aux deux plus grandes familles d’Athènes: par sa naissance aux Alcméonides et à Périclès, par son mariage aux Kérikes. Sa brillante intelligence, ses dons d’orateur s’avivent à fréquenter des esprits distingués: tout jeune, il se lie d’amitié avec Socrate. Mais celui-ci n’eut pas d’influence réelle sur Alcibiade qui, en dépit de l’«esprit philosophique» que lui a reconnu Platon, choisit le monde extérieur et la politique. Le Banquet témoigne de leur rupture et, dans le Gorgias , Alcibiade sera dénoncé par Socrate comme le «complice» de Calliclès, théoricien de la violence et de la volonté de puissance. Une exceptionnelle beauté pousse Alcibiade vers la vie publique, les succès et les plaisirs. Cette beauté masque l’homme véritable; elle excuse ses excès envers les hommes et les dieux. Elle commande cette élégance raffinée, ces chaussures rares, ce manteau de pourpre traînant dans la poussière, ce luxe, l’entretien d’une écurie de courses, la préciosité du langage. Les défauts et les extravagances d’Alcibiade séduisent au lieu d’irriter. Partout il est l’objet d’engouement et de flatteries; il participe en 416 aux jeux Olympiques: plusieurs cités lui offrent une tente, paient ses frais de séjour, fournissent sa nourriture, celle de ses chevaux et les bêtes pour le sacrifice. Athènes l’autorise à utiliser les vases d’or de la cité pour célébrer sa victoire. Chéri de tous, le bel et riche Alcibiade tend à s’identifier à la loi. Comblé par la fortune, intelligent, courageux, excellent soldat, il apparaît comme le successeur désigné de Périclès, mais l’enthousiasme qu’il déchaîne «s’adresse plus à sa personne qu’à son mérite». Son manque de caractère, son égoïsme, sa vanité, une ambition forcenée l’entraînent à pratiquer une politique instable, voire malhonnête, qui se solde au total pour Athènes par une série de malheurs.

Le champion de l’impérialisme athénien

De 420 à 415, Alcibiade apparaît comme le continuateur de Périclès et le champion de l’impérialisme athénien. Lorsqu’il entre dans la carrière politique, la guerre du Péloponnèse connaît une trêve et Athènes traverse une brillante période. Nicias a signé la paix avec Sparte en 421: cette paix, Alcibiade ne l’accepte pas. Il prépare la revanche d’Athènes. Il veut la guerre qui peut ouvrir à son ambition un champ illimité. On l’écoute; il est élu stratège en 420; il a trente ans.

Dès ce moment, il s’emploie à précipiter la rupture avec Sparte. Exploitant une alliance «illégale» entre Sparte et la Béotie, il intervient dans le Péloponnèse, conclut en juillet 420 une alliance défensive de cent ans avec les ennemis de Sparte coalisés (Élis, Argos, Mantinée). En Achaïe, il soutient Argos en guerre contre Épidaure, alliée à Sparte. Excellente politique, qui pouvait affaiblir Sparte en l’isolant. Mais, à Athènes, le parti de la paix l’emporte avec Nicias. En 418, Alcibiade n’est pas réélu. Une confusion extrême règne alors dans la cité: des hétairies, nouveaux groupements politiques s’appuyant sur la force, s’y déchaînent. La rivalité d’Alcibiade et de Nicias paralyse toute activité. Pour sortir de l’inaction, Hyperbolos présente une proposition d’ostracisme visant Alcibiade et Nicias (418 ou 417). Les deux hommes s’accordent pour déjouer ce plan: ils sont tous deux élus stratèges, Hyperbolos est banni. Ces divisions sont sans nul doute responsables de l’affaiblissement d’Athènes; pendant ce temps, le roi de Sparte, Agis, s’empare des villes d’Arcadie et bat les armées d’Athènes et d’Argos à Mantinée. Chassée du Péloponnèse, Athènes hésite entre deux courants: Nicias la pousse vers la Thrace, Alcibiade vers l’Occident; Alcibiade va l’emporter.

L’expédition de Sicile reflète-t-elle un «grand dessein» d’Alcibiade? A-t-il réellement voulu s’appuyer sur la Sicile pour conquérir Carthage, puis l’Espagne, et constituer un empire athénien d’Occident?

En fait, il y a toujours eu à Athènes des partisans d’une politique occidentale, soit pour empêcher la constitution d’un empire dorien sous l’hégémonie de Syracuse, soit pour demander à l’opulente Sicile des ressources à distribuer au peuple. Alcibiade voit l’occasion d’exercer sa volonté de puissance sur ce vaste terrain d’opérations. Mais, dans la nuit du 7 au 8 juin 416 (?), les Hermès des carrefours sont mutilés: l’opinion accuse Alcibiade, dont l’irrévérence religieuse et la débauche sont notoires. Il se défend, demande une enquête. L’Assemblée décide de surseoir au jugement, l’expédition doit partir. Alcibiade, conscient du danger, s’incline cependant: c’est en Sicile qu’il apprend la deuxième accusation (eisangelia ) lancée contre lui. On lui reproche d’avoir parodié les mystères d’Éleusis. Un vaisseau de l’État est dépêché en Sicile pour ramener Alcibiade; il y monte puis s’en échappe, gagne Élis, Argos, enfin Sparte. Il est condamné à mort par contumace et ses biens sont confisqués. C’est la ruine totale, morale et matérielle.

Un jeu complexe entre Athènes, Sparte et la Perse

Ainsi Alcibiade s’est soustrait aux lois. Plutôt que d’être jugé, il a préféré rompre avec Athènes et se réfugier chez l’ennemi. Une autre phase de sa vie politique commence avec cette trahison. Pendant plusieurs années, jusqu’en 408, réduit au rôle de conseiller, il s’efforcera en vain, mais par tous les moyens, y compris la trahison et le mensonge, de reconquérir la position et l’influence perdues.

Qu’on l’ait appelé à Sparte (selon Thucydide) ou qu’il s’y soit rendu de lui-même, il n’en demeure pas moins à son service de 414 à 412. Sparte, au début, se méfie de lui et, malgré ses conseils, envoie Gylippos en Sicile. La catastrophe de 413, qui ruine la flotte athénienne, donne raison à Alcibiade. Les relations avec la Perse passent à cette date au premier plan: le moment semble venu pour la Perse et Sparte de mettre la main sur l’Empire athénien affaibli. Dans cette conjoncture, Alcibiade se montre très actif. Il conseille à Sparte d’accepter les offres des satrapes de Lydie et de Phrygie, Tissapherne et Pharnabaze. L’envoi d’une escadre de 40 vaisseaux en Ionie est décidé, mais Alcibiade ne reçoit que cinq navires. De plus, il ne peut exercer son commandement: accusé d’avoir séduit la femme d’Agis, il est condamné à mort malgré les éclatants succès personnels remportés à Chios, Milet, Érythrées, Clazomène.

Il quitte Milet, s’installe auprès de Tissapherne et le persuade de suivre son plan: user Sparte et Athènes l’une contre l’autre pour mieux triompher des deux. S’il flatte les intentions de Tissapherne, l’ennemi héréditaire des Grecs, c’est qu’il espère reconquérir une position de force: il y réussit, car il semble alors diriger la politique perse à l’égard de la Grèce. Il met tout en œuvre pour rentrer à Athènes, lui fait connaître ses intentions réelles, et ose lui promettre l’alliance du Grand Roi, si la démocratie est renversée. Mais les exigences de Tissapherne (poussé peut-être par Alcibiade, qui a peur d’être désavoué) font échouer les négociations. Cependant, à Athènes, un régime de terreur aboutit à la chute de la démocratie (printemps 411) et à l’établissement d’un régime oligarchique; seule, la flotte de Samos demeure fidèle à la démocratie. Ses chefs, Thrasybule et Thrasyllos, ont besoin d’un appui extérieur contre le nouveau gouvernement athénien et contre Sparte: ils font appel à Alcibiade, qui accepte.

Par un retournement de situation imprévu, le banni est élu encore une fois stratège. Il aide les démocrates à opérer dans l’Hellespont et, en octobre 411, contribue à la victoire d’Abydos sur le navarque spartiate Mindaros. Le gouvernement oligarchique d’Athènes, battu par Sparte devant Érétrie, cède la place à une démocratie modérée dirigée par Théramène. À la même date, la perte de Byzance et de l’Eubée crée l’affolement à Athènes, privée de blé: seul Alcibiade semble pouvoir la sauver. On lui offre de revenir pour se laver de l’accusation de 415. Il ne veut pas se présenter en état d’infériorité et les mains vides: il cherche donc à renouer avec Tissapherne pour négocier son appui éventuel. Mais celui-ci le fait emprisonner. Alcibiade s’évade et retourne auprès des démocrates de Samos: il participe à la victoire de Cyzique, qui rétablit la position d’Athènes dans la Propontide et les Détroits, et rouvre la route du blé. Ce succès momentané lui permet de demeurer à la tête de la flotte sans rentrer à Athènes.

Le retour à Athènes et l’exil définitif

Une brusque aggravation de la situation précipite son retour. Athènes, menacée en Grèce et dans ses colonies d’Asie (perte de Nisaia de Pylos, de Corcyre), rappelle Alcibiade. Il est réhabilité par les prêtres d’Éleusis. En 408, il est à nouveau élu stratège. Par un coup de maître, il efface le passé et affronte Sparte en faisant célébrer les mystères d’Éleusis selon le rite antérieur (la procession passe par la terre et non plus par la mer). Il a recouvré d’un coup sa popularité; on lui accorde les pleins pouvoirs. Il n’en use pas. La possession de l’Hellespont assurée, il préfère reconquérir l’Ionie. Mais la situation a changé: Lysandre, navarque hardi et sans scrupule, commande maintenant la flotte du Péloponnèse; derrière lui, il n’a plus des satrapes hésitants, mais le propre fils du Grand Roi, Cyrus, qui a reçu le titre de Karanos, prince souverain. Malgré les ordres d’Alcibiade, son ami Antiochos, commandant de la flotte athénienne, engage la bataille contre Lysandre à Notion et subit une lourde défaite (406). Tenu pour responsable, Alcibiade n’est pas réélu. Pour échapper aux tribunaux, il se retire en Chersonèse où il compte des amis parmi les princes thraces. Lorsque, en 405, la flotte athénienne vient s’abriter dans la petite rade d’Aigos Potamos, Alcibiade en personne vient montrer à son chef les dangers que font courir l’étroitesse du port et l’absence d’arrière-pays. Il conseille Sestos, mais il n’est pas suivi. C’est le désastre: Lysandre anéantit la flotte athénienne; l’Empire maritime s’écroule; Samos capitule en dernier. Sparte impose à Athènes le gouvernement des Trente, hostile à Alcibiade, devenu le symbole de la démocratie. Celui-ci se rend alors auprès de Pharnabaze; là, il entre dans la légende. Les Trente poussent Lysandre à exiger sa mort. On met le feu à sa chambre; il s’enfuit, mais succombe sous les coups de ses gardiens; la femme qui était auprès de lui recueille et brûle son corps (404 env.).

Alcibiade
(v. 450 - v. 404 av. J.-C.) général et homme politique athénien, qui entraîna les Athéniens dans l'expédition désastreuse de Sicile (415).

⇒ALCIBIADE, subst. masc.
Littér. Individu qui s'adapte facilement aux différentes situations et dont le caractère allie de grands vices à de grandes qualités :
1. Dans la résistance au pouvoir, ils sont excellents, parce qu'ils forment des petites citadelles, dans l'escorte du pouvoir ils s'isolent de lui et le laissent tomber. Ces alcibiades sans grâce ont voulu mutiler leur chien. Ils craignent ton nom et veulent le vulgariser et en finir avec lui par l'habitude.
A. DE VIGNY, Le Journal d'un poète, 1840, p. 1134.
2. Je ne connais pas de médecin mieux fait pour la clientèle : il court matin et soir, du haut en bas de la société, et il est à sa place partout. C'est un Alcibiade bourgeois qui se façonne sans travail aux mœurs de tout pays.
E. ABOUT (Lar. 19e, 1866).
Prononc. :[alsibjad]. PASSY 1914 note une demi-longueur pour la voyelle de la syllabe finale.
Étymol. ET HIST. — 1840, supra ex. 1.
Du nom Alcibiade (gr. ), général athénien qui selon PLUTARQUE, Alcib., X, aurait coupé la queue d'un chien magnifique qu'il possédait, après que toute la ville l'eut admiré, afin qu'on en parlât encore.

alcibiade [alsibjad] n. m.
ÉTYM. 1840, Vigny; du nom du général athénien.
Vx. Personne dont le caractère allie de grandes qualités à divers défauts (prétention, arrivisme…).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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